retour chez Giloux
Retour chez Giloux
Clément et moi arrivons en fin d’après-midi chez Giloux. Il nous propose de boire quelque chose, mais on veut juste des verres d’eau. Clément précise qu’il ne doit pas tarder, qu’il vient pour chercher la voiture. On parle un peu des élections, c’est laborieux. Giloux bouge dans tous les sens, répète les mêmes choses — demain soir il va faire un couscous, est-ce qu'on veut pas boire un verre, si demain soir Gabrielle sera là. (On avait prévu de manger chez Amaury, ou dans un restaurant demain soir, mais il en a visiblement décidé autrement.)
Giloux va dans la cuisine, commence à cuir de la viande « comme ça, ce sera fait ». Clément répète qu’il ne va pas tarder, Giloux demande si on ne veut pas boire un verre. Puis il part dans son bureau, grommelant, et m’appelle car « je veux te montrer quelque chose ». Je viens. Il est devant son ordinateur, énervé, visiblement n’arrive pas à rentrer son mot de passe. Au bout de 3 ou 5 minutes où il ne se passe rien, je retourne m’asseoir avec Clément. Du bureau, on entend des cris d’énervements, des plaintes, un peu sur tout désormais (le travail, internet, les ordinateurs, etc). Clément dit « je pensais rester un peu… mais non, c’est pas possible ». Coralie rentre de son travail. La viande commence à brûler, de la fumée sort de la cuisine. Coralie essaye de reprendre en main la cuisson. Comme elle ne veut pas que la fumée se répande dans l’appartement, elle ferme la porte la cuisine (elle déteste l’odeur de la viande), mais s’étouffe. Giloux geint dans le bureau, Coralie tousse dans la cuisine. Coralie sort de la cuisine et dit « c’est toujours pareil quand il cuit quelque chose ! Pourtant, il est bon cuisinier… ». Giloux arrive, dit : « faut faire quelque chose, pour la cuisson ! » Coralie : « ben c’est fait, j’ai tout arrêté ».
Clément finit par bouger Giloux, et ils partent à deux vers la voiture. Au bout de 5 minutes, Giloux revient seul : il n’a pas les papiers de la voiture. Il cherche son portefeuille, son manteau. Il erre en gémissant qu’il est introuvable. Il l’a peut-être oublié quelque ? Il pas tout perdu quand même ? Putain putain… passe et repasse devant moi, fulminant. Je dis : « Bon, dans tous les cas t’étais rentré avec ton manteau, donc il est ici ? ». « Non, non je sais pas si j’étais rentré avec mon manteau », répond-il rageusement. Coralie trouve le manteau. Giloux dit « merci », repart.
Coralie me pose des questions sur ma vie, assez précises, cet intérêt et cette mémoire me surprennent toujours. Elle porte un jogging, ça lui va mieux que les jeans slim qu’elle met habituellement. Elle me demande aussi c’est quoi faire de la recherche en sociologue. En médecine, à son université, elle a l’impression qu’elle comprend, mais la sociologie elle comprend pas (bon, ça par contre, ça sera la dixième fois).
Giloux revient. Blabla sur les élections. Il se lance dans une longue histoire. Le lendemain du premier tour, il pleure à cause du résultat des élections. Les yeux rouges, il décide donc de mettre des lunettes de soleil, les garde jusqu’au collège. « Et là, y’a une collègue, une nana – je peux pas la saquer celle-là, c’est une connasse – elle passe et se rapproche de moi, me regarde – comme ça ! – puis repart ». Giloux ne comprend pas « pourquoi elle a fait ça », se pose longuement la question, puis a soudainement « un coup de génie » (sic) : « elle a voté RN » (ton grave). Je fais une moue dubitative. Il continue « attends, c’est pas fini ! ». Quelques jours plus tard, elle lui a dit « bonjour, Gilles ». Or, elle ne lui dit jamais bonjour « comme ça, avec mon prénom » (ton scandalisé).
« C’est un peu tiré par les cheveux, ton histoire », je me permets. « De toute façon, elle a un problème avec moi. Mais ça, c’est les femmes homosexuelles. J’ai remarqué qu’elles ont toujours quelque chose contre les hommes… ». Je souffle : « Arrête ton char Giloux ». Coralie : « Moi je connais des femmes homosexuelles, elles détestent pas les hommes ! ». Pour étayer son propos (on voit bien qu’on n’a jamais été véritablement confrontés à des femmes homosexuelles), Giloux raconte une histoire longue et fumeuse où il avait prévu une activité « blagues » avec ses élèves, et où cette même femme lui aurait dit « mais il faut un public pour faire des blagues ! ». Devant tout le monde, dans la salle des profs ! On comprend que c’est l’humiliation originelle. Il est très énervé, répète que c’est une pétasse, et que maintenant il dit « blagues sans public » « pour plus qu’on me fasse chier » ; de surcroît, la nouvelle principale est aussi une pétasse ; le précédent était un enfoiré, une ordure ; de plus, désormais on paye les profs pour des projets, et donc tout le monde veut en faire « alors que lui le faisait gratuitement avant » (rappel détaillé à ce sujet), et donc « c’est complètement stupide ce système, car maintenant les gens vont plus vouloir en faire sans être payés » — d’ailleurs, lui, ça ne l’intéresse pas, ce système de merde, débile (il faut vraiment être con, les gens ont rien dans le cerveau), du coup il ne fait plus de projet.
Coralie mange son éternel « courgettes cuites à l’eau bouillante + riz », Giloux propose son éternelle salade grecque avec du pain « t’façon y’a pas grand-chose d’autre », et des merguez, récupérées du barbecue de fin d’année à son collège. Je lui demande s’il y a de la féta « bah oui hein, sinon je proposerais pas une salade grecque », avec un rire tonitruant (je suis vraiment un rigolo). Finalement, il ne reste qu’un bout de féta au fond d’une barquette. Giloux retourne le frigo avec désespoir, ne « comprend pas comment c’est possible », me propose de prendre tout ce qui reste de la fêta (ok), puis m’arrache la poêle des mains (« ça sert à rien, les merguez sont déjà cuites, il faut les réchauffer au micro-onde »). J’abandonne la cuisine, résigné.
La discussion pendant le repas consiste pour l’essentiel en un monologue de Giloux sur le vin rouge que nous buvons à deux (Coralie boit de l’eau) : un « vin d’homme », avec beaucoup d’épices, également des notes de sous-bois et de fruits rouges (myrtilles, mûres,… ), du chocolat (noir), et très charpenté — un vin, finalement, dur, ferme mais juste, intraitable avec les accusations de blagues sans public. Je mâche les merguez avec beaucoup de vin, pour faire passer leur texture farineuse.
Peut-être allons-nous regarder un film ce soir ? Le programme TV n’est pas terrible. Je dis que j’ai bien aimé « Illusions perdues », l’adaptation du roman. Giloux ne l’a pas vu et ne compte pas le voir a priori car « les critiques sont mauvaises ». Peut-être vais-je parvenir à le faire changer d’avis ? À voir… Et puis « ils ont mis illusions perdues, juste pour faire pas pareil que le roman (peut-être une question de droits) : le titre du roman c’était les illusions perdues ». Il ressort des discussions suivantes que les critiques étaient bonnes, que le titre du roman était Illusions perdues, et que Coralie et lui ont vu le film deux fois. Giloux enchaîne alors rapidement, parle de tel ou tel passage ou partie de l’histoire, en demandant si « ils ont mis ça dans le film aussi, je ne sais plus ». Coralie répond systématiquement « oui, ça c’était dedans, je me souviens ». Ce roman est un des meilleurs romans de Balzac, peut-être le meilleur de Balzac, autant dire de la littérature française, autant dire du monde entier.
Giloux entame fiévreusement la cuisson des légumes pour le couscous de demain soir — à l’eau bouillante, pour que Coralie puisse manger un peu elle aussi (elle proteste, ça n’est pas la peine, il insiste). J’essaye d’apprendre à jouer « Cattails » de Big Thief à la guitare, mais je n’y arrive pas, rien que l’accordage (bizarre) me prend 30 minutes. Giloux peste sur la cuisson des légumes : « c’est long putain, qu’est-ce que c’est long ». Vers 21h30, je me dirige vers la chambre en prétextant une immense fatigue — ce qui est en effet le cas.
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